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Euro numérique : bientôt payer sans passer par Visa ou Mastercard ?

Euro numérique : bientôt payer sans passer par Visa ou Mastercard ?

L’Europe avance vers une nouvelle infrastructure de paiement. Le Parlement européen vient de soutenir la poursuite des expérimentations autour de l’euro numérique, tandis que la Banque centrale européenne a sélectionné 36 banques et prestataires européens, dont BPCE en France, pour participer à une phase de test à partir de septembre 2027.

L’objectif est ambitieux : permettre aux citoyens et aux entreprises de payer sur un support numérique sans dépendre systématiquement des réseaux internationaux Visa ou Mastercard.

Pourquoi créer un euro numérique ?

Aujourd’hui, la majorité des paiements électroniques en Europe transitent par des infrastructures privées, souvent américaines, comme Visa, Mastercard, mais aussi Apple Pay et Google Pay. Si ces solutions sont performantes et largement adoptées, elles rendent l’Europe dépendante d’acteurs extérieurs pour une fonction essentielle de son économie : le paiement.

L’euro numérique vise à offrir une alternative publique, émise directement par la Banque centrale européenne, afin de renforcer la souveraineté monétaire de l’Union européenne, garantir la continuité des paiements en cas de crise ou de défaillance d’un acteur privé et stimuler l’innovation dans les services financiers.

L’objectif n’est pas de remplacer les espèces, les cartes bancaires ou les comptes courants, mais de compléter les moyens de paiement existants avec une infrastructure européenne, sécurisée, interopérable et adaptée aux usages numériques de demain.

Une nouvelle forme de l’euro

L’euro numérique ne serait ni une cryptomonnaie ni un nouveau moyen de spéculation. Il s’agirait d’une version électronique de la monnaie européenne, directement garantie par la Banque centrale européenne.

Aujourd’hui, lorsqu’un consommateur effectue un paiement par carte, la transaction passe généralement par plusieurs intermédiaires : la banque du client, celle du commerçant, un prestataire technique et un réseau de paiement comme Visa ou Mastercard.

Avec l’euro numérique, l’Europe souhaite disposer de sa propre infrastructure de paiement, utilisable dans les commerces, sur Internet et pour les transferts entre particuliers.

Le paiement pourrait être réalisé à partir d’un smartphone, d’une carte ou d’un portefeuille numérique proposé par une banque ou un prestataire de paiement.

Un enjeu de souveraineté numérique

Pour la Banque centrale européenne, l’euro numérique répond d’abord à un enjeu stratégique.

Une grande partie des paiements électroniques effectués en Europe dépend actuellement d’entreprises non européennes. Cette situation crée une dépendance technologique et économique vis-à-vis de groupes privés internationaux.

Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, défend ainsi la création d’une infrastructure européenne capable de garantir la continuité des paiements, y compris en cas de panne majeure, de cyberattaque ou de tensions géopolitiques.

L’euro numérique ne vise cependant pas nécessairement à supprimer Visa ou Mastercard. Il créerait une solution supplémentaire, publique et européenne, capable de fonctionner parallèlement aux moyens de paiement existants.

Quels changements pour les consommateurs ?

Pour l’utilisateur, l’expérience devrait rester aussi simple qu’un paiement sans contact.

Un consommateur pourrait utiliser son téléphone ou une carte dédiée pour payer un commerçant. Le transfert serait effectué en euros numériques, sans nécessiter l’utilisation d’un réseau international de cartes bancaires.

Le projet prévoit également une fonction de paiement hors ligne. Deux personnes pourraient ainsi échanger des euros numériques même en l’absence de connexion Internet ou de réseau mobile.

Cette possibilité pourrait être particulièrement utile dans les transports, les zones mal couvertes ou lors d’une interruption temporaire des infrastructures numériques.

La BCE affirme également vouloir garantir un niveau élevé de confidentialité. Les paiements hors ligne pourraient offrir une protection proche de celle des espèces, même si les modalités exactes doivent encore être précisées dans le futur cadre réglementaire.

Quels bénéfices pour les commerçants ?

L’euro numérique pourrait aussi modifier la relation entre commerçants, banques et prestataires de paiement.

Les entreprises dépendent aujourd’hui de différents intermédiaires pour accepter les paiements : banques, terminaux, acquéreurs, prestataires technologiques et réseaux de cartes.

Une infrastructure européenne commune pourrait réduire cette fragmentation et favoriser l’émergence de nouveaux services de paiement.

Les commerçants pourraient également bénéficier d’une solution utilisable dans l’ensemble de la zone euro, sans avoir à intégrer des systèmes différents dans chaque pays.

La question des coûts sera cependant déterminante. Les entreprises accepteront réellement l’euro numérique seulement si son intégration reste simple et si les commissions sont compétitives par rapport aux cartes bancaires et aux portefeuilles numériques existants.

Une bataille autour de l’expérience de paiement

Le succès de l’euro numérique ne dépendra pas uniquement de sa technologie ou de son cadre juridique.

Il devra être aussi rapide, intuitif et fiable que les solutions déjà utilisées par les consommateurs, comme les paiements sans contact, Apple Pay, Google Pay ou les applications bancaires.

Les citoyens ne changeront pas leurs habitudes simplement pour soutenir la souveraineté européenne. Ils adopteront l’euro numérique s’il leur apporte une expérience plus simple, davantage de sécurité ou de nouveaux usages.

L’enjeu principal sera donc l’intégration de cette monnaie dans les parcours numériques existants : commerce en ligne, applications mobiles, services publics, transports, abonnements ou paiements entre particuliers.

Vers des paiements automatisés

À plus long terme, l’euro numérique pourrait également faciliter les paiements automatisés.

Une voiture connectée pourrait payer automatiquement une borne de recharge ou un péage. Un équipement industriel pourrait déclencher l’achat d’une pièce de rechange. Une plateforme numérique pourrait répartir instantanément un paiement entre plusieurs prestataires.

Ces usages ne reposeraient plus seulement sur des cartes bancaires classiques, mais sur des portefeuilles numériques intégrés directement dans les logiciels et les objets connectés.

À terme, les agents d’intelligence artificielle pourraient eux aussi réaliser des paiements de manière autonome : réserver un billet de train, renouveler un abonnement, acheter des consommables ou régler une prestation en respectant les limites fixées par leur utilisateur.

L’euro numérique pourrait ainsi devenir une infrastructure essentielle pour l’économie numérique, les objets connectés, les agents IA et les interactions entre machines.

Un lancement encore à plusieurs années

La phase pilote qui débutera en 2027 permettra de tester les aspects techniques, les parcours utilisateurs et l’intégration avec les banques participantes.

Si les résultats sont concluants et que le cadre législatif est définitivement adopté, l’euro numérique pourrait être déployé progressivement à partir de la fin de la décennie.

Au-delà de la technologie, le véritable défi sera de convaincre les Européens qu’un euro numérique peut leur apporter davantage de simplicité, de sécurité et d’indépendance, sans bouleverser leurs habitudes de paiement.

L’Europe ne cherche pas seulement à créer un nouveau moyen de paiement. Elle construit l’une des briques stratégiques de sa souveraineté numérique, dans un monde où la maîtrise des infrastructures financières devient un enjeu aussi important que celle du cloud, des semi-conducteurs ou de l’intelligence artificielle.